Il parait que les Inuits ont des dizaines de mots différents pour parler de la neige.
Les indiens mapuche de Valdivia, le long de la Cordillère des Andes, en ont-ils autant ? 3000mm d'eau par an, soient 3m d'eau par an !
Et chez nous ? Les noyers ne donnent plus de noix. Les noyés ne donnent plus de voix.
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Les routes resteraient fermées pendant encore des mois à cause des affaissements et de la boue. Anaïs pressait des clous de girofle contre ses gencives. Espérons que les antibiotiques seraient efficaces, sinon il resterait le calva de papy et les IA de protocole médical. Heureusement, la dernière livraison du drone avait été bien fournie. On n’est jamais trop prudent quand on habite loin des grands axes.
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J’appréciais le calme de ces semaines pluvieuses, j’y puisais de l’inspiration. Les choses s’étaient adaptées. J’éprouvais une grande gratitude envers les rares personnes suffisamment solides pour affronter les pluies torrentielles de la mousson et régler les imprévus à l’extérieur. Il n’était plus attendu qu’on s’enlise ou qu’on se noie en chemin sans nécessité absolue.
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La pluie était douce. Chaque goutte devenait une caresse tiède, frappant son corps comme une petite pichenette stimulante. Le voile chauffant épousant sa peau avait transformé sa perception des éléments. Certains s’en passaient sans problème, mais pour lui, cela ouvrait tout un monde de possibilités nouvelles et une vie au grand air, confortable par tous les temps. Il s’imagina même, un instant, vivre simplement dehors.
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Comme à notre habitude, nous enfilions nos capes déperlantes et nous mettions en chemin, empruntant les accotements encore praticables, dans la pénombre. Le vieux aurait sûrement encore une histoire à nous raconter sur l’ancien temps. J’avais hâte d’être arrivé et au sec. Tout le monde passait désormais ses soirées au pub du village.
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Issa s’installait sur un petit transat près du globe rayonnant du grand dôme municipal, pas trop loin du comptoir et des musiciens. Il avait envie de sentir la chaleur des UV sur sa peau après cette journée courte, sombre et humide.
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Vie.
Trop de vie.
Des litres de vie.
A ne plus savoir qu'en faire.
Qui s'infiltre partout.
Par les toits, les sols, les encadrements.
Jusque chez soi.
Jusqu'au dernier chez soi.
Elle était un peu honteuse de haïr cette vie. A croire qu'être humaine par ici comportait une part mortifère difficile à assumer mais qui, au fond, l'arrangeait un peu. Elle avait le sentiment que ça la rapprochait des autres. La mort, la pluie. On était tous égaux à redevenir poussière, ou plutôt boue. Et pour elle, croque-mort depuis 40 ans, c'était une sacrée revanche sur parcoursup.
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C'est un carnage. Le porte de Flers est rouge vif. Malgré la manif inter-espèces, les pics des hérissons et les trous des blaireaux, les parents humains pourront offrir à leurs enfants pour Noël des combinaisons en peau de baleine.
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Je l'entendais soupirer. Il était assis, devant la fenêtre. Attendait. Soupirait. S'allongeait sur le sol. Se tortillait un instant. Un soupir de nouveau.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Je m'ennuie.
- Va dehors ?
- Il n'y a rien à faire, il ne pleut pas depuis ce matin.
Ploc. Une première goutte contre la fenêtre. Une deuxième. Le regard qui s'allume. De nouveau le déluge assourdissant. Et l'enfant sort en criant de joie, sa combinaison à peine enfilée, vite rejoint par des camarades de jeux de pluie.
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J'arrive chez Lolo. Je sonne pour m'annoncer et passe la première porte pour aller dans le sas d'entrée. Là, j'enlève mon chapeau, l'essore et le pose avec les autres. Mon long manteau rejoint le crochet prévu à cet effet, idéalement placé juste au-dessus d'une jardinière. Le pantalon l'accompagne et je finis par les bottes, que je vide.
Je passe la deuxième porte. Des chaussons moelleux m'attendent de l'autre côté, avec une serviette pour mon visage, le tout accompagné du sourire chaleureux de mon hôte, que je suis maintenant prête à saluer.
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Bon, là, je devais m'avouer vaincue. L'eau tombait sans jamais sembler vouloir s'arrêter, les trombes tellement épaisses que je ne voyais pas à 5 mètres. Je commençais à avoir froid et mon vélo avait crevé. Je restai debout un instant, attendant un signe qui pourrait m'indiquer la marche à suivre. Une seule solution m'est venue : passer mon vélo en mode générateur, brancher les enceintes et pédaler sur place pour produire l'électricité nécessaire à les faire fonctionner. Avec un peu de musique et en ayant moins froid grâce au pédalage, j'allais forcément avoir une idée, non ?
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Le grand parapluie n'est plus.
Il s'est envolé, tout inutile qu'il était.
Du grand projet ne reste que les baleines.
Dont une, que l'on peut voir parfois près du port de Flers.
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Cette année a été excellente pour les abeilles à mon grand désarrois. Je déteste mon travail, creuser des canaux est usant. Mes seules respirations, c'est quand on est réquisitionné pour aller polliniser les fruitiers. J'aime bien, c'est méditatif, un peu moins physique et puis j'aime bien les fleurs.
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Ode aux marres, talus, haies, méandres, arracheurEUSES de drains et autres exemplarités hydrologiques.
« Par le pouvoir de l’eau et de la... » « VINDIOU !!! »
La lueur de la lune tout juste naissante laissait deviner les deux imposantes silhouettes courant vers la pompe. Isa et Marco étaient encore gras de la récolte précédente. Très vite, la génératrice gravitaire laissait réapparaître le visage creux et inquiet du vieux père Jeuland.
« Par le pouvoir de l’eau et de la terre, j’accorde 2307 brouettes au père Jeuland et sa mère».
2307 brouettes. La croûte avait parlé. Personne ne mouftait. Tous savaient.
2307 brouettes de terre à charrier du fond de la vallée.
2307 brouettes de sueur.
2307 brouettes pour reconstituer la croûte arable lessivée par les inondations annuelles avant la plantation du millet.
2307 brouettes.
Tous savaient.
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La pluie c'est la douceur.
La pluie arrondit les angles et accélère le temps. Elle vient gonfler les rivières et polir les galets.
Inlassablement. Elle ponde, lime, gomme, érode. Les ardoises des toits, les pierres des escaliers. Elle emporte avec elle les minéraux, le minerai volé aux objets.
La pluie, c'est la terre qui boit. Jusqu'à plus soif. Des argiles gonflées, une terre malléable à l'envie, en mouvement permanent.
La forme infinie, modelée. Chaque pas façonne une nouvelle réalité.
La pluie c'est l'effort.
Marcher dans la boue et ressortir ses de l'emprise de la glaise..
C'est gainer son corps, le tendre, pour éviter les flaques. Pour garder l'équilibre, ne pas glisser.
Rester de boue, et avancer, goutte que goutte.
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Je me réveille en sursaut. Toujours le même cauchemar. Le lit des rivières asséchées, me privent du sommeil dans le mien, de lit.
Le ciel bleu et stérile de Majorque.
Brutal, implacable, sans suspens.
Et sans vie.
l'absence de vie est glaciale, même en plein soleil.
Je reviens à moi. Une goutte d'angoisse perle sur mon front et me ramène à la réalité.
La pluie chante dans la gouttière, m'invite et me berce. Le sommeil revient.
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La pluie nous a rendu la terre.
Les machines n'ont plus de prise sur elle.
Trop mouillé, boueux, instable pour faire rentrer des véhicules à moteur. Trop lourds et patauds.
Et pas assez d'eau pour y faire flotter des bateaux.
Comme si la pluie savait.
Comme si elle savait combien les machines nous ont rendu service, d'abord, puis combien elles nous ont aliénées, ensuite.
La pluie, dans son innocente intelligence, nous a ramenés à l'équilibre, à la simplicité.
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Atelier d’écriture Rainpunk
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